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Champions européens : construire une demande par-delà les frontières

En dix jours, deux nouvelles sont venues éveiller l’écosystème tech européen. Le 31 août, Bull décrochait le contrat le plus important de son histoire. Le 8 septembre, Mistral bouclait la plus grosse levée de fonds jamais réalisée par une entreprise technologique européenne.
Deux signaux forts. Et deux bonnes raisons de se repencher sur ce qui s’est dit lors de la table ronde « Europe numérique : comment briser les chaînes des dépendances technologiques ? » du Salon Souveraineté Numérique, le 30 juin dernier.

Deux annonces qui changent d’échelle

Le 31 août, l’entreprise commune européenne EuroHPC et le consortium LUMI AI Factory — Finlande, République tchèque, Danemark, Estonie, Norvège, Pologne — ont retenu Bull pour concevoir et livrer LUMI-AI, un supercalculateur dédié à l’intelligence artificielle. Montant : 387,8 millions d’euros. C’est le sixième système commandé dans le cadre du programme européen des « AI Factories », et le plus gros contrat jamais signé par Bull. Il intervient cinq mois après le retour de l’entreprise sous contrôle public : le 31 mars 2026, l’État français en rachetait la totalité du capital à Atos. La machine sera assemblée à Angers, seule usine européenne de supercalculateurs, pour une livraison en 2027. Entre-temps, Bull avait déjà décroché l’usine d’IA Mimer en Suède et livré une machine à Airbus en Allemagne.

Le 8 septembre, Mistral annonçait une série D de 3 milliards d’euros menée par Samsung Electronics, aux côtés du Scaleup Europe Fund — véhicule européen géré par EQT — et de PSG Equity. La valorisation de l’entreprise passe de 11,7 à plus de 21 milliards d’euros. Objectif affiché : la recherche, l’entraînement des modèles et, surtout, la puissance de calcul, avec une cible d’un gigawatt d’ici 2030. Mistral indique compter plus de 125 clients dans une vingtaine de pays.

Vu de loin, la démonstration semble faite : l’Europe sait produire des champions.
Vue de la table ronde du 30 juin, la démonstration est beaucoup moins nette.


L’offre existe depuis quelque temps déjà, c’est la demande qui fait défaut

C’est la position défendue par Anne-Marie Calmeil, présidente de T-Systems France.
Son diagnostic ne portait pas sur des manquements du côté du catalogue : les solutions européennes existent, elles sont matures sur bien des briques. Ce qui manque, c’est une demande qui se mette réellement en mouvement.
Selon elle, le principal levier à activer à court terme reste la dépense publique. Une commande qui crée du chiffre d’affaires, qui finance la R&D, qui construit des références, qui rend l’achat privé possible. Elle appuyait sa démonstration sur deux éléments : le rapport Draghi et le texte européen adopté en juin 2026. Par ailleurs, deux accélérateurs doivent favoriser ces investissements : l’intelligence artificielle, qui rebat les cartes plus vite que n’importe quelle réglementation, et l’axe franco-allemand, sans lequel l’échelle européenne reste théorique.
Le contrat LUMI-AI est l’illustration presque parfaite de ce mécanisme. Une commande publique européenne, coordonnée entre EuroHPC et six États membres.
Mistral illustre l’autre voie : celle du capital privé. Efficace, rapide — et internationale.


Acheter européen ne signifie pas nécessairement acheter souverain

Une solution fermée, verrouillée par un fournisseur unique, même européen, ne procure qu’un gain limité : le droit applicable. Le pavillon change ; la dépendance, elle, reste.
Appliqué aux deux annonces du moment, l’exercice est instructif. Samsung prend une participation significative au capital de Mistral. L’entreprise a signé un contrat de plusieurs milliards de dollars avec Microsoft pour l’usage de sa puissance de calcul en Europe. Ses centres de données tournent sur des puces américaines. De son côté, LUMI-AI reposera sur des accélérateurs AMD, et Bull, détenu à 100 % par l’État français, reste dépendante des semi-conducteurs américains.
C’est la démonstration que la souveraineté se mesure sur une chaîne, pas sur un drapeau. La question utile n’est pas « est-ce européen ? » mais « qu’est-ce que je maîtrise, et de quoi puis-je sortir facilement ? ».


Un champion, ou une base commune ?

Amandine Le Pape, cofondatrice de Matrix et d’Element, a insisté sur la nécessité de construire une base commune. Sa thèse : sur des briques critiques comme la messagerie ou la collaboration, l’alternative crédible ne consiste pas à désigner un champion européen unique par catégorie, mais à construire une base ouverte et standardisée, que chaque acteur spécialise ensuite pour son marché.
La nuance n’est pas rhétorique. Un champion, s’il est fermé, devient à son tour un point de dépendance — simplement plus proche géographiquement. Ce qui protège durablement, c’est la réversibilité et l’interopérabilité : la capacité à changer d’avis sans tout reconstruire. Un écosystème de champions interopérables ne se pilote pas comme un champion national.
Les deux lectures ne s’excluent pas. Il faut des acteurs capables d’atteindre la taille critique — Bull vient de le démontrer par un contrat, Mistral s’en donne les moyens — et des standards qui empêchent cette taille de se transformer en verrou.


La dépendance est systémique, pas ponctuelle

Nouamane Cherkaoui, auteur du livre « Sous l’emprise du code » et directeur général adjoint de BPCE SI, a apporté la lecture de l’utilisateur, et elle est sans complaisance : un cloud installé en France ne suffit pas si le logiciel en SaaS, le matériel et l’énergie échappent à toute maîtrise. La dépendance se mesure sur toute la chaîne, pas sur une brique isolée.
Deux dimensions ont été particulièrement soulignées :

  • La matérialité du numérique. Data centers, énergie, matériel : le cloud a une adresse, une consommation et une usine. La session a mis un mot sur le risque associé — le « syndrome de la mère porteuse technologique », où les infrastructures sont construites sur le sol européen mais la valeur ajoutée captée ailleurs.
  • La donnée d’entraînement. Boris Lecoeur, directeur général de Qwant et Shadow, a rappelé que la donnée fraîche, en temps réel, dont tous les modèles ont besoin, n’est fournie aujourd’hui que par une poignée d’acteurs américains. Un modèle européen entraîné sur une donnée sous contrôle étranger n’est souverain qu’à moitié.


Sur ce terrain, LUMI-AI coche plusieurs cases que l’on oublie souvent de compter : un assemblage en Europe, un refroidissement liquide direct développé par Bull, une alimentation en électricité renouvelable et la chaleur des équipements récupérée pour le réseau de chauffage urbain de Kajaani.



Le vrai test se jouera sur le carnet de commandes

Le fil rouge de la table ronde tenait en une phrase : la souveraineté européenne est la condition de la souveraineté française. Seul, un pays comme la France pèse peu face aux grandes puissances technologiques. À l’échelle du continent, l’équation change — à condition que la commande suive.
C’est bien là que se situe le rendez-vous des douze prochains mois. Mistral devra convertir trois milliards d’euros en contrats durables, avec un seuil déjà identifié : le milliard d’euros de revenus récurrents annuels visé pour la fin 2026. Bull devra livrer en 2027, et transformer un contrat record en flux régulier plutôt qu’en exploit isolé. Et les organisations européennes — publiques d’abord, privées ensuite — devront faire ce que personne ne peut faire à leur place : acheter.
Les champions ne créent pas la demande. Ils la révèlent. Une levée record et un contrat record ne disent pas que la bataille est gagnée ; ils disent qu’il existe désormais quelque chose à acheter. Reste la partie la moins spectaculaire du chantier, et la seule qui compte vraiment : passer commande, exiger la réversibilité, et vérifier ce que l’on maîtrise réellement, brique par brique.

Auteur :

– pour le Salon Souveraineté Numérique

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