Pourquoi la souveraineté numérique stimule l’innovation plutôt que de la freiner

L’idée que la souveraineté numérique pourrait entraver l’innovation a émergé dans le débat sur la souveraineté numérique non parce qu’elle est fondée, mais parce qu’elle a été formulée de manière suffisamment ambiguë pour qu’elle résonne auprès de chacun.

 

Cette critique a prospéré sans jamais être précisément définie. Parle-t-on d’innovation produit, d’innovation de plateforme, d’innovation d’usage ou d’innovation organisationnelle ? En laissant cette question intentionnellement floue, ce discours a permis à une variété d’acteurs de projeter leurs propres craintes. 

Les fournisseurs mondiaux ont perçu une menace pour leurs modèles intégrés, les DSI ont vu un risque de complexification des projets et les dirigeants de départements ont ressenti une inquiétude quant à la perte de fonctionnalités. Cette indétermination a transformé une question technique et économique en une évidence qui s’impose simplement par sa formulation, une « vérité » ex nihilo rarement remise en question.
 
En réalité, lorsque l’on observe les mécanismes réels de l’innovation dans les systèmes d’information, cette équation ne tient pas. Les plateformes fermées et fortement intégrées favorisent une innovation descendante, contrôlée par le fournisseur, dans laquelle les usages évoluent au gré des feuilles de route des éditeurs. Ce modèle favorise grandement la propagation rapide de fonctionnalités normalisées, mais il restreint considérablement la faculté des entreprises à personnaliser, adapter ou contourner les ressources en fonction de leurs exigences spécifiques. Le concept de « taille unique » se transforme alors en un facteur d’inflexibilité, en particulier dans les milieux complexes et réglementés.
 
La recherche de souveraineté agit comme un catalyseur d’innovation pour les fournisseurs européens, en les contraignant à innover par l’architecture plutôt que par la seule accumulation fonctionnelle. OVHcloud illustre bien cette tendance. Le groupe a consacré plus d’un milliard d’euros sur cinq ans à la modernisation de ses infrastructures cloud, dans l’objectif de créer des plateformes ouvertes, interopérables et adaptables à des environnements hybrides. Cette évolution a entraîné le renforcement de services Kubernetes gérés, l’implémentation de mécanismes de chiffrement sous contrôle client et la possibilité d’intégrer ces fonctionnalités dans des systèmes d’information existants, même dans des contextes réglementés. L’innovation ne consiste pas en un catalogue de services standardisés, mais en la possibilité d’offrir aux entreprises une certaine latitude architecturale. Cette dernière est nécessaire pour adapter les usages, garantir la réversibilité et favoriser l’innovation métier, alors que les plateformes fermées imposent un modèle unique.
 

Cette tendance est également observable en cybersécurité. Des éditeurs européens ont conçu des solutions axées sur la traçabilité, l’audit et la maîtrise des chaînes de confiance pour répondre aux besoins des secteurs réglementés. Ces innovations ne consistent pas en l’ajout de fonctionnalités éblouissantes, mais en la capacité à intégrer la sécurité au cœur des processus métier et des architectures existantes. L’exigence de souveraineté se transforme alors en un catalyseur pour l’ingénierie, incitant à développer des solutions plus flexibles et plus transparentes.

En ce qui concerne les entreprises clientes, il est clair que la relation entre souveraineté et innovation existe également. Les organisations qui dépendent de systèmes propriétaires strictement contrôlés par des tiers constatent souvent des difficultés à expérimenter en dehors des cadres définis par l’éditeur. L’intégration de nouvelles briques, l’adaptation des processus ou l’évolution des modèles de données deviennent coûteuses et lentes. Au contraire, des architectures flexibles et réversibles permettent aux DSI et aux départements métier de réassembler et d’expérimenter. L’innovation ne réside plus dans la plateforme elle-même, mais dans la manière dont l’organisation combine ses outils.

Ce déplacement de l’innovation est crucial. Il démontre que la souveraineté ne limite pas la capacité d’innover, mais qu’elle la redistribue. L’innovation s’éloigne du périmètre du fournisseur dominant pour se diffuser dans l’écosystème, puis au sein des entreprises elles-mêmes. Les directions métier peuvent alors adapter les outils à leurs contraintes opérationnelles, tester de nouveaux usages et faire évoluer les processus sans attendre une hypothétique mise à jour standardisée.

La critique selon laquelle la souveraineté freinerait l’innovation apparaît ainsi pour ce qu’elle est : un raccourci commode, nourri par une confusion volontaire entre vitesse de diffusion et capacité d’invention. En réalité, la souveraineté introduit des exigences supplémentaires, mais elle ouvre aussi un espace d’innovation plus distribué, plus contextuel et plus près des besoins de terrain des organisations.

Dans ce contexte, le Salon de la Souveraineté Numérique sert une fonction spécifique. Il ne s’agit pas d’opposer l’innovation à la souveraineté, mais de montrer comment cette dernière redéfinit les conditions de l’innovation, côté fournisseurs comme côté utilisateurs. En rendant visibles des solutions, des architectures et des retours d’expérience qui contredisent l’idée reçue, le salon contribue à recentrer le débat, du registre idéologique vers celui des faits et des usages. C’est dans ce mouvement que la crédibilité de la souveraineté numérique comme catalyseur d’innovation durable se joue aujourd’hui.

 
 
 

Le 30 juin et le 1er juillet : un espace pour débattre ensemble

« On a besoin d’un cadre de confiance, conclut M. Jeanjean. Un espace où l’on peut débattre sans tomber dans l’idéologie. La souveraineté numérique n’est pas un dogme. C’est un sujet complexe, qui mérite de la nuance et du dialogue. » Le salon Souveraineté Numérique sera l’occasion de poursuivre ce travail collectif. De confronter les points de vue sans s’affronter. D’explorer les dépendances sans culpabiliser. Au travers notamment d’un programme de conférences organisé en 8 parcours thématiques, le salon s’efforcera d’aborder tous les thèmes et de confronter les points de vue sur des thèmes allant de la géopolitique à la commande publique en passant par l’open source ou encore la régulation. Parce que la souveraineté numérique n’est pas un slogan. C’est un espace de réflexion. Et c’est ensemble que nous pourrons en faire un levier d’innovation, de confiance et de résilience. Parler de souveraineté numérique, ce n’est pas chercher des réponses toutes faites. C’est accepter de discuter en écosystème et de se poser les bonnes questions pour chacun, chaque organisation et chaque cas de figure.

Mourad Krim, rédacteur en chef, IT SOCIAL — pour le Salon Souveraineté Numérique