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18 octobre 2026

Wallet européen : un modèle de projet européen ?

Le 24 décembre 2026, les vingt-sept États membres devront proposer un portefeuille européen d’identité numérique certifié. Dans ce cas, l’Europe ne régule pas : elle livre. Construire le portefeuille n’est pas le plus gros chantier, la difficulté réside dans sa capacité à être lue.

Par Adrien Chazelle

DÉCRYPTAGE · IDENTITÉ NUMÉRIQUE

Le 24 décembre 2026, les vingt-sept États membres devront proposer un portefeuille européen d’identité numérique certifié. Dans ce cas, l’Europe ne régule pas : elle livre. Construire le portefeuille n’est pas le plus gros chantier, la difficulté réside dans sa capacité à être lue.

Dans onze semaines, l’Europe livre. Le 24 décembre 2026, chacun des vingt-sept États membres devra proposer à ses citoyens au moins un portefeuille européen d’identité numérique certifié, et ses administrations devront l’accepter comme moyen d’identification. L’usage restera volontaire et gratuit pour les particuliers.

Il ne s’agit pas d’une application unique opérée par l’Union, mais d’un écosystème interopérable de portefeuilles fournis par les États membres ou sous leur responsabilité, tenus de respecter des exigences communes de sécurité, de certification et d’interopérabilité.

Nous ne sommes pas au stade de consultation ni de la feuille de route. La prochaine étape est une date de livraison. Et c’est précisément ce qui rend utile de relire la table ronde consacrée aux wallets eIDAS et au Business Wallet lors du Salon Souveraineté Numérique. Parce que l’essentiel de ce qui s’y est dit ne portait pas sur le wallet.

Une échéance qui porte sur les États, pas sur les entreprises

Le calendrier mérite d’être lu avec précision, tant il est mal interprété. Décembre 2026 est souvent traité comme une échéance d’entreprise ; elle porte en réalité sur les États et leurs administrations. L’obligation d’acceptation par le secteur privé réglementé, notamment les banques, n’intervient qu’un an plus tard.

Le critère n’est pas le secteur d’activité, mais l’authentification. L’article 5f du règlement vise les parties utilisatrices privées tenues, par le droit de l’Union, le droit national ou une obligation contractuelle, de recourir à l’authentification forte pour l’identification en ligne : banques, prestataires de paiement, télécoms, santé, transport, énergie, auxquels s’ajoutent les très grandes plateformes en ligne. Deux restrictions importantes : les micro et petites entreprises en sont exemptées, et l’obligation ne se déclenche que sur demande volontaire de l’utilisateur. Le wallet est une option qu’il faut savoir accepter, pas un canal imposé aux usagers.

L’avancement est très inégal. Une évaluation des vingt-sept publiée ce trimestre classait trois pays comme quasi certains de tenir l’échéance, cinq très probables, huit probables, sept incertains et quatre improbables. Un relevé d’août 2026 situait le Danemark, la France et l’Italie parmi les pays disposant déjà de solutions accessibles au public, avec des niveaux de conformité au cadre EUDI qui diffèrent. Disposer d’une application ne vaut d’ailleurs pas conformité : la mise à disposition repose sur un empilement d’actes d’exécution, de spécifications techniques encore en évolution et de certifications nationales, et la couverture fonctionnelle réelle variera d’un État à l’autre au lendemain de l’échéance.

Peu de wallets, beaucoup de lecteurs à équiper

C’est le point que Florent Tournois, directeur de l’identité numérique et régalienne à l’ANTS, a porté le plus nettement. France Identité a vocation à être le wallet souverain français, la déclinaison nationale du portefeuille européen. Mais il y aura peu de fournisseurs de la brique « wallet » elle-même. L’essentiel du travail à venir consiste à équiper les services pour recevoir les preuves.

Parmi ces services, on peut imaginer une préfecture, une banque, un bailleur, un site de commerce, un service RH.... La session a fait apparaître un corollaire économique rarement formulé : si la valeur se crée côté réception, c’est là que se situe le marché. Et les protocoles du wallet diffèrent de l’identité numérique historique (un intermédiaire wallet ne stocke pas les données) ce qui ouvre des rôles nouveaux plutôt qu’il ne prolonge les métiers existants.

Le règlement en fait d’ailleurs une obligation administrative, et pas seulement technique. Toute partie utilisatrice qui entend s’appuyer sur le wallet doit s’enregistrer dans son État membre d’établissement, en déclarant la finalité poursuivie et les données qu’elle demandera. Autrement dit, lire un wallet suppose de s’être préalablement déclaré, et de ne demander que ce qu’on a déclaré. C’est une discipline nouvelle pour beaucoup d’organisations habituées à collecter large.

Romain Santini, qui pilote les identités numériques et eIDAS v2 chez Docaposte, décrivait de son côté une position de fournisseur de technologie et de facilitateur : aider les organisations à intégrer le wallet dans leurs parcours ou à émettre des attestations. Avec une conviction qui mérite d’être relevée dans un débat souvent crispé sur la souveraineté : il est sain pour l’écosystème qu’il y ait plusieurs prestataires. L’État ne peut pas tout ; côté entreprises, les tech providers prennent le relais.

Ce que le wallet change vraiment, ce n’est pas l’identité. C’est la donnée.

Jérémie Baboukhian, executive advisor à la DINUM, a défendu un déplacement utile du débat : insister sur le « pourquoi » plutôt que sur le « comment ».

Encore faut-il distinguer ce que le portefeuille transporte. Le cadre européen traite séparément les données d’identification personnelle — le socle d’identité, nom, prénom, date de naissance — et les attestations électroniques d’attributs, qui couvrent un diplôme, un permis, une qualification professionnelle ou un justificatif bancaire. Ce ne sont ni les mêmes objets, ni les mêmes émetteurs, ni les mêmes régimes de preuve. Un wallet ne « stocke pas des documents » : il reçoit, conserve et présente des attestations vérifiables. Ce que le wallet délivre, ce n’est pas d’abord de l’identité, c’est un changement de régime de la donnée. Moins de stockage. Des données signées et inaltérables plutôt que des documents scannés. Des démarches simplifiées et accélérées. Des bénéfices de cybersécurité, et même environnementaux, qui découlent mécaniquement du fait qu’on cesse de faire circuler des PDF de pièces d’identité.

Le point est crucial. Toute organisation qui collecte aujourd’hui des justificatifs scannés, c’est à dire la quasi-totalité, gère un stock de données sensibles dont elle n’a pas besoin, qu’elle doit sécuriser, conserver et purger. Le wallet ne l’améliore pas : il la supprime. La DINUM, dans ce dispositif, se décrivait comme chef d’orchestre de l’interministériel, chargée de vérifier que toutes les briques, (certification, technique, fourniture de la donnée) existent, en capitalisant sur France Connect et France Identité plutôt qu’en repartant de zéro.

Les cas d’usage mûrs, et les autres

La table ronde a été nette sur la maturité des cas d’usage : côté utilisateurs la vérification d’âge, avec sa dynamique « 15+ » et « 18+ », qui sera utile notamment pour les réseaux sociaux, casinos, vente d’alcool, commerces de proximité ; et les preuves transportées par d’autres applications, un paiement embarquant une preuve d’âge par exemple. Côté organisations les premiers cas d’usages comportent l’authentification forte et le KYC bancaire ou l’émission d’attestations.

Les prochains déploiements devraient toucher des secteurs tels que la santé, l’apprentissage, la mobilité ou encore le voyage.

Et une réserve, formulée côté entreprises : avant de s’engager, les organisations attendent des garanties fonctionnelles et juridiques, pas seulement techniques. C’est un signal à prendre au sérieux à quatorze mois de l’obligation d’acceptation du secteur réglementé.

Souveraineté : un wallet fiable, plus l’interopérabilité

La définition de la souveraineté qui s’est dégagée a le mérite d’être opératoire. Elle a deux faces : protéger les données très sensibles, et permettre une circulation maîtrisée des autres. Elle suppose de disposer d’au moins un wallet souverain national sur lequel on peut toujours compter — tout en acceptant l’interopérabilité européenne, puisque c’est elle qui crée les usages transnationaux. Interopérabilité qui, là encore, ne se décrète pas depuis le portefeuille : elle suppose un vérificateur conforme, enregistré, raccordé à la chaîne de confiance et supportant les formats effectivement utilisés. Un wallet français ne fonctionnera pas « partout en Europe », il fonctionnera auprès des services compatibles avec le cadre.

Avec une ligne qui ne bouge pas : le lien entre le wallet et la personne physique reste une prérogative régalienne, y compris dans une Europe interopérable. L’Europe standardise le transport de la preuve ; elle ne reprend pas la main sur l’état civil.

Quant aux craintes, vie privée, contrôle par l’État, complexité d’usage, la réponse tenait en deux mots : minimisation, et contrôle laissé à l’usager sur ses données.

Le vrai test se jouera sur l’acceptation

Une enquête publiée le 8 septembre auprès de 2 000 répondants en France et en Allemagne décrivait un marché où la notoriété du wallet reste faible et la confiance des consommateurs encore à gagner. À onze semaines du déploiement, c’est un signal qu’il serait imprudent d’écarter.

Décembre 2026 sera le début du révélateur : afin d’éviter que le wallet ne devienne un dispositif européen techniquement irréprochable mais socialement invisible, le juge de paix sera l’usage par les administrations puis les acteurs réglementés d’ici un an.

Article proposé par Rémi Letemple

Publication de Adrien Chazelle

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